Jean-Paul Daoust
Taxi pour Babylone
Délicieusement décadent
par Tony Esposito
En janvier, alors qu'il fêtait son
demi-siècle, le poète Jean-Paul nous faisait deux cadeaux. Un nouveau recueil de poésie
(111, Wooster Street) et une magnifique réédition regroupant,
sous le titre de Taxi pour Babylone, quatre livres datant de dix à
quinze ans plutôt et maintenant épuisés.
Après l'ouverture créée par Paul Chamberlan,
Jean-Paul Daoust, avec André
Roy et Claude Beausoleil,
a été un des pionniers d'une poésie ouvertement homosexuelle.
Depuis, chacun de ces quatre poètes a pris une tangente de style et de forme
personnelle; Daoust est rapidement été surnommé le
dandy. Champagne, douce décadence, désir et fumée peuplent ses
poèmes.
Sa poésie, moins formaliste que celle de Roy, s'apparente
à un flux de pensée organisée: suite de phrases complètes,
phrases nominales clés, répétitions soulignantes et insertions
d'expressions courantes. Le niveau de langage oscille entre les métaphores
recherchées dela poésie, la langue parlée, parfois même
joualisée et des saccades d'anglais.
La carrière de poète de Daoust est remarquable. Vingt recueils originaux, traductions,
cassettes, le prix du Gouverneur général du Canada (en 1990, pour Les Cendres bleues), un roman et la direction de la revue de poésie
Estuaire.
Taxi pour Babylone présente Portrait d'intérieur
(publié en 1981 aux éditions de l'Atelier de Production Littéraire
de la Mauricie), Poèmes
de Babylone (publié en 1982,
aux Écrits des Forges), Taxi (publié en 1984, aux Écrits des Forges)
et Dimanche
après-midi (de 1985, toujours
aux Écrits des Forges).
La lecture (ou relecture) de ces poèmes nous permet d'observer qu'il y a déjà
quinze ans, certains thèmes particuliers au poète se profilaient avant
d'atteindre leur moment de gloire. Un poème intitulé «L'Amérique»
présage la grandiose fresque
du même nom que nous avons connu
en 1993. Les poèmes «It's a limousine story» et «New York»
ainsi que de grands passages de Taxi vont dans le même sens et, en se mêlant
aux images de la ville, des bars et du nightlife montréalais ou autre, rejoignent
les images qui apparaissent dans 111
Wooster Street de 1996.
Si, comme Claude Beausoleil, la ville est un décor quasi-omniprésent,
elle reste cependant une toile de fond. C'est avant tout les gens qui s'y promènent,
qui y aiment, qui y désirent, qui y cruisent, qui y souffrent, qui s'y saoule
et qui y restent qui sont au premier plan.
« (...) La ville fait des gestes de noyée. (...) Dans des baisers des
lèvres signent des pactes de mort. Parce qu'on s'ennuie et au cas où
ça marcherait. C'est le même résultat, anyway, tilt. (...) »
Taxi
Et partout des hommes. Le désir, l'amour, la tendresse et le sexe se mêlent
et se démêlent à travers un regard, un baiser, une étreinte,
un orgasme.
« (...) T'embrasser. Te le dire au bout de la langue. Me dédier. Caresses.
Ton sexe dressé comme le mien. Nous deux. Deux gars. L'amour est notre visage.
(...) »
Ce radar exact (Portrait d'intérieur)
C'est à un voyage pas du tout démodé (l'actualité de
ces poèmes est effrayante) que nous convie Jean-Paul Daoust,
voyage dans la nuit de la ville, au milieu de la fumée de cigarettes, des
relents discrets d'alcool, des échanges de peau, dans un taxi inquisiteur,
de New York à Montréal, en passant par Hollywood, à travers
la platitude de dimanches après-midi déprimants ou la ferveur de samedis
soirs mouvementés.
Daoust, Jean-Paul. Taxi
pour Babylone , Écrit des Forges/L'Orange bleue éditeur, 1996, 123
p.