Gloria Escomel
Les Eaux de la mémoire
Mémoire
vive
par Tony Esposito
article paru originellement dans
le journal Homo Sapiens, vol. 2 no. 13, novembre 1994
Septième livre de Gloria Escomel,
Les eaux de la mémoire: contes et nouvelles se présente en quatre
sections regroupant quinze textes. Partout la trace du temps. Celui qui passe, qui
est passé et qui revient en ruban de Moebius, à travers réincarnation,
transformation et métamorphose. Temps aussi du souvenir et de la mémoire.
Les aimées mortes, disparues, parties. L'enfance et ses fantasmes intemporels.
Les vieilles tantes mourantes. Les photographies d'une autre époque.
Parfois fantastiques, parfois réflexives, nous entraînant dans un univers
au frontière du réel et de l'imaginaire, les nouvelles de Gloria Escomel
ont la particularité d'inclure tout simplement, sans gants blancs ou suspense,
son amour des femmes. La narratrice est lesbienne, so what; elle vit, respire, pense,
aime, traverse des moments de bonheur et de douleur qui peuvent rejoindre l'universel,
mais qui conservent aussi leur spécificité, comme une qualité
dont on est fière.
C'est surtout avec la nouvelle «Le personnage» que la problématique
de l'orientation sexuelle reçoit sa mise au point. Un homme, Pierre, retourne
à Paris revoir une maîtresse qui a marqué sa jeunesse. En cours
d'écriture, un nouveau narrateur explique l'utilisation du personnage de Pierre
comme paravent pour sa propre douleur face à la perte de cette femme. Mais
finalement ce sera la voix d'une femme, dernière narratrice, qui conclura
sur le mensonge des deux personnages précédents. C'est elle qui a aimé
Fafou, c'est elle qui souffre. Cet amour et ces souvenirs lui appartiennent et elle
ne veut plus les masquer sous des traits masculins. Gloria Escomel dit que l'emploi
du masculin lui est venu pour créer «une distance pour la douleur»,
pour «ne pas affronter directement la perte», mais que l'outil littéraire,
le masque est rapidement devenu «un outil de torture». Après tout,
rajoute-t-elle, l'écriture, «c'est transgresser toutes les limites».
Ce recueil, à saveur parfois autobiographique, possède, en guise de
préface, un texte intitulé «Je multiple» qui annonce très
bien l'ensemble. Aucune écrivaine, écrivain, n'aime se faire emprisonner
dans une boîte étiquetée «lesbienne» ou «gai»
ou autre (elles et ils l'ont assez répété durant le Festival
de littérature!). Les je multiples de Gloria Escomel peuvent être hommes,
femmes, lesbiennes, Sud-Américaines, Québécoises, enfants, adultes,
aliénées, schizophrènes, amoureuses ou endeuillées. Elles
peuvent aussi être tout cela en même temps. «La question du temps»
est primordiale et, dans la douceur, la paix et la grandeur des expériences
vécues, l'écriture nous caresse, nous raconte des bribes de vie, nous
colorent des personnages mystérieux et fantastiques. «J'avais dit quelque
chose qui me révélait à moi au fur et à mesure que je
vieillissais». Cela se sent, Madame, Gloria, toi multiple, aimée et
aimante. Merci pour ce livre de vie, pour cette marque dans la mémoire.
Escomel, Gloria. Les Eaux de la mémoire, Boréal, 1994, 145 p.
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