Présence de l'homosexualité dans la littérature jeunesse québecoise

Présence de l'absence

par Tony Esposito

(article paru originellement in Lurelu, hiver 1996)

De plus en plus touche-à-tout, la littérature jeunesse québécoise ose davantage aborder des sujets délicats, auparavant réservés aux adultes. Les marques de tous genres de la sexualité ont pris place dans bon nombre de romans destinés à une clientèle mineure. Pourtant, l'homosexualité reste un aspect que peu d'auteurs jeunesse incluent dans leurs textes.
Malgré l'important corpus québécois, nous n'avons pu trouver que dix livres où un ou plusieurs personnages homosexuels évidents participent plus ou moins à l'histoire. Ce constat est significatif de la crainte qui entoure encore l'illustration de l'homosexualité à l'intérieur de publications destinées à des enfants.

Cet petit échantillonnage est cependant diversifié dans sa représentation de l'homosexualité, ce qui limite les regroupements. Cependant, en faisant un parallèle avec la littérature populaire, nous pouvons rallier ces diverses représentations à des visions généralisées, débordant la littérature jeunesse.


Les méchants
L'Étrange voisin de Dominique de Jean Gervais, le livre destiné à la plus jeune tranche d'enfants de notre échantillonnage — de 8 à 10 ans — raconte la mésaventure du jeune Dominique qui subit des attouchements sexuels par le voisin. L'accent est mis sur la prévention, le travail des parents pour déculpabiliser l'enfant et amenuiser l'impact traumatique de l'expérience.
Il est difficile de poser un jugement sur ce genre d'ouvrage. D'un côté, il décrit une situation réaliste qui doit être dénoncer. De l'autre, il ne présente qu'une facette négative. Le pédophile n'est qu'un abuseur et l'enfant est toujours une victime innocente. La pédophilie reste un sujet complexe, trop souvent associé à l'homosexualité, alors qu'une différence importante existe entre ces deux sexualités.
Toujours du côté des méchants, mais avec des nuances,
Samedi trouble de Chantal Cadieux met en parallèle les aventures d'un frère et d'une soeur. Elle est partie en vacances en France pour oublier sa dernière peine d'amour. Elle y rencontre un nouvel amant et le tout finit par une fausse-couche. Il a fugué vers Hollywood, il y est recueilli par un homme sympathique qui le protège, le nourrit et lui demande de le masser, de se promener nu ou de se faire prendre en photo.
Dans ce roman, la jeune fille, Sam, n'est pas accusée, ni coupable. Elle vit sa vie d'adolescente, tandis que Julien est retenu par des agents sociaux à cause de sa fugue, à cause des photographies. Cependant, l'auteure décrit la relation entre Julien et Jeff comme un échange affectueux et sans recours à la force ou au chantage.


Les clichés
Le pire cliché de l'échantillonnage apparaît dans
La Fille en cuir de Raymond Plante. Au fil de son enquête, la jeune Esther rencontre Cléo Damphousse surnommé la Comtesse: perruque, maquillage. Cléo parle de lui-même au féminin (ce que l'auteur fait également), agrémenté de «mon chou», «petite», «fille» et autres expressions efféminées. Cléo est le stéréotype même de la grande folle travestie même en privé, avec toutes les mimiques et le vocabulaire qui correspondent. Ce personnage n'est pas sympathique; on le suspecte rapidement de faire partie des méchants, mais il sera tué et le lecteur apprendra qu'il n'est qu'un pion plutôt innocent.
Dans le cas de Cléo, clairement nommé comme homosexuel (et non travesti), la représentation de l'homosexualité en prend un coup, reculant aux travestis de Michel Tremblay, sans en avoir la sordide grandeur. Le typification du personnage de Cléo est complètement gratuite dans le roman, n'ajoutant absolument rien à l'histoire.
Un autre coup dur, mais cette fois-ci dans la réception de l'héroïne, est le roman
Zoé entre deux eaux de Claire Daignault. Zoé est une jeune fille intolérante, moqueuse et imaginative. Croyant que son père a une aventure homosexuelle avec un confrère de travail et de loisirs, elle fait tout ce qu'elle peut pour, premièrement, en avoir la preuve, et deuxièmement, empêcher de les laisser seuls. Pendant de déploiement d'ingénuosité et de ruses, elle ne se gêne de mépriser le confrère de son père, de l'attribuer secrètement de noms peu gentils. Ce mépris s'étant parfois même jusqu'à son père.
Cette attitude méprisante ne s'attaque pas seulement à l'homosexualité supposée, mais aussi aux origines françaises du voisin, à sa meilleure amie qui n'agit pas toujours comme Zoé le voudrait, aux garçons qu'elle rencontre lorsqu'ils se désintéressent d'elle, etc. L'auteure se défend du caractère baveux de son héroïne en se déclarant «pas sérieuse pour cinq cents». Cependant, ses lecteurs et lectrices doivent la prendre au sérieux!


Les victimes
Raymond Plante continue les aventures d'Esther dans un roman intitulé
L'Étoile a pleuré rouge. Cette fois-ci, Esther est témoin du tabassage d'un homosexuel par une bande de voyous. La victime a été spécifiquement choisie par la bande parce qu'il est homosexuel. Il aurait dû être tué, mais l'intervention d'Esther empêche le geste fatal. Il sera à l'hôpital pour un moment, un poumon perforé et des blessures aux chevilles.
Cette histoire rappelle un événement tragique similaire survenu au parc Angrignon dans l'ouest de Montréal. Le roman présente également le même genre de réaction que celle qu'a eu les médias: «Un autre jogger homosexuel sauvagement attaqué». Dans le roman, un des garçons de la bande est particulièrement obsédé par les homosexuels, les «crisse de tapettes» (p. 29) comme il les nomme. Tous ces éléments, quoique très réalistes, donnent à l'homosexualité un cachet de victimisation, de sensationnalisme médiatique et d'exécutoire physique et verbal à la violence des jeunes criminels.


Sur un autre ton,
Le Trésor de Brion de Jean Lemieux semble plus positif, même si en bout de ligne, il y a encore victimisation. Guillaume, avec son amoureuse Aude et son meilleur ami Jean-Denis, part à la recherche d'un trésor. Péripéties, rebondissements, mystères et amour aboutissent à la découverte du trésor de l'abbé Donnegan, accompagné des lettres et poèmes de l'abbé à son amant (platonique?), le pirate érudit Ratcliffe. S'il est encourageant de lire Guillaume dire: « (...) À cette époque, l'homosexualité devait être un sujet tabou. Encore plus entre un pirate et un missionnaire. (...)» (p. 360), il reste que Donnegan et Ratcliffe sont des victimes de l'étroitesse des moeurs de leur époque. La question à se poser est: est-ce que les choses ont vraiment tant changées?


Représentations positives
Une courte nouvelle,
Un autre visage de l'amour de la jeune Mélanie La Barre (seize ans) apparaît dans le recueil Nouvelles du Faubourg. Lydia découvre que son frère Martin est homosexuel, ce qu'elle prend mal. Mais le temps et l'amour qu'elle porte à son frère l'aide à accepter la situation, même lorsqu'Alexandre, le garçon dont elle croit être amoureuse, s'avère plutôt intéressé par Martin.
Un seul point criticable de cette nouvelle: le problème central est l'acceptation de Lydia face à l'homosexualité de son frère, et non la situation nouvelle et déstabilisante de Martin.
Dans les recueils de témoignages
La Première fois, le tome deux inclut une expérience homosexuelle. Intitulé Chronique de l'été 70 par Jean-Yves Lord, ce texte est franc et détaillé, sans retenue sur la réalité d'un relation sexuelle entre deux hommes. Cependant deux points ternissent le tout. Premièrement qu'il n'y ait eu que ce seul témoignage homosexuel et seulement dans le deuxième tome. Pas de lesbienne. Deuxièmement, Jean-Yves Lord est un pseudonyme. Le sujet homosexuel étant tendancieux, l'auteur a préféré rester anonyme, ce qui en dit long sur la supposée tolérance de l'homosexualité.
Le roman de science-fiction
Temps mort de Charles Montpetit possède deux personnages lesbiennes, les seules de tout notre échantillonnage. Elle sont intelligentes, féminines, tendres. Elles ne sont pas particulièrement militantes, ne s'affichent pas à tous les vents, mais ne sont pas non plus gênées ou honteuses de leur sexualité. Le seul hic est qu'elles sont d'une société futuriste. La science-fiction et les genres qui y sont rattachés a souvent permis l'expression de sexualités différentes comme on peut le constater chez des romanciers comme Vonarburg, Rochon ou Sernine. La différence d'environnement laisse l'espace pour la différence sexuelle.
Dans le même vent que la nouvelle de La Barre, mais beaucoup plus développé, le roman
Le Bagarreur de Diana Wieler présente J. A., fervent joueur de hockey mineur qui découvre que son meilleur ami, Tulsa, est homosexuel. Cette fois-ci, le lecteur a accès aux pensées de Tulsa, même si J. A. est le personnage principal. La crise entre les deux garçons est soigneusement présentée jusqu'à son aboutissement: confrontation physique où Tulsa l'emporte, confidences de J. A. qui avoue son désir envers Tulsa et finalement refus de Tulsa qui prouve à J. A. que ce désir ne relève pas d'une possible homosexualité chez J. A.
Il est intéressant que le seul texte de notre échantillonnage qui ne pose aucun problème soit écrit par une Canadienne anglaise, ce qui devrait l'éliminer de cette analyse de la littérature jeunesse québécoise. Cependant, nous avons choisi de l'inclure puisque le livre est publié en français dans une collection jeunesse québécoise importante.


Conclusion
Malgré le discours social qui se dit plus ouvert aux homosexualités et malgré la marque de nombreux auteurs et auteures gais et lesbiennes, la littérature jeunesse québécoise a encore un gros problème quant à la représentation de l'homosexualité. De par son caractère formateur, la littérature devrait présenter, avec réalisme et jugement, des images qui aident les jeunes dans leur développement personnel et social. Un jeune homosexuel québécois trouvera peu de réponse à ses questions dans la littérature québécoise. Une jeune lesbienne s'y sentira presque complètement étrangère. Et la majorité hétérosexuelle continuera de véhiculer des stéréotypes, n'aidant pas à la création d'un tissu social plus sain et respectueux des individus qui le composent.


Cadieux, Chantal. Samedi trouble, Boréal (Coll. Inter; 21), 1992, 223 p.
Daignault, Claire. Zoé entre deux eaux, Éd. Pierre Tisseyre (Coll. Conquêtes; 18) , 1991, 111 p.
Gervais, Jean. L'Étrange voisin de Dominique, Boréal (Coll. Jeunesse), 1988, 40 p.
Jean-Yves Lord. «Chronique de l'été 70» in La Première fois tome 2, Québec/Amérique (Coll. Jeunesse Clip), 1991, p. 129 à 156.
La Barre, Mélanie. «Un autre visage de l'amour» in Nouvelles du faubourg, Éd. Pierre Tisseyre (Coll. Faubourg St-Rock; 14), 1995, p. 39 à 64.
Montpetit, Charles. Temps mort, Éd. Paulines (Coll. Jeunesse Pop; 65), 1988, 125 p.
Plante, Raymond. La Fille en cuir, Boréal (Coll. Inter; 24), 1993, 219 p.
Wieler, Diana. Le Bagarreur, trad. de Marie-Andrée Clermont, Éd. Pierre Tisseyre (Coll. Deux solitudes, jeunesse; 13) , 1991 (1990), 287 p.




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