Requiem gai de Vincent Lauzon

Lectures

par Tony Esposito

J'ai déjà fait un article sur ce roman, lors de sa parution, pour la revue
Lurelu. Mais plutôt que de retranscrire ici cet article, j'ai préféré en faire un nouveau. Je n'ai pas relu mon article original (mais j'ai relu le roman avec beaucoup d'émotions) et je suis curieux de voir les différences et similitudes qu'un deuxième regard peut amener.

Je préviens ici: pour pouvoir vraiment parler de certains enjeux du roman de Vincent Lauzon, je dois révéler certains punchs dont la finale. Alors, si vous préférez lire ce roman sans trop en savoir avant, ne lisez pas la suite de cet article.

Le résûmé: Serge, 18 ans, Montréalais cégépien, assez moyen, vit un premier amour avec Geneviève. Un soir, elle lui présente son cercle d'amis incluant deux jeunes hommes gais, Alex et François. Et c'est le coup de foudre; soudainement François devient le seul élu du coeur de Serge. Mais, évidemment, cette nouvelle situation inattendue perturbe Serge.

Au fil de son journal intime informatisé, nous suivons la progression de son amour et de son désir qui ira jusqu'au bout. Mais quand Alex est victime d'une attaque homophobe particulièrement dramatique, tout est à nouveau remis en question et Serge décide d'abdiquer aux pressions et d'être hétérosexuel à part entière. Point.

Techniquement, le livre possède une écriture très intéressante, surtout pour un adulte. Étant défini pour "13 ans et +", certains passages des débats théoriques d'Alex auront soit l'effet de lasser ou au contraire, de passionner car le ping-pong des arguments démontrés est très bien détaillé et je conseille à de nombreux adultes de le consulter: définition de la normalité et de la démocratie, forces et surtout faiblesses du discours biblique, etc.

Mais, à part ces combats-conversations, c'est l'hisoire de Serge qui suscite l'intérêt. Très vite, il nous est sympathique dans l'honnêteté qu'il a avec le lecteur, avouant parfois la lâcheté de son silence ou de son inaction, assez conscient de ses limites, tout en espérant avoir assez de talent pour être un jour un écrivain, ce qui amène de petits moments drôles de candeur ou de franchise.

Tout son questionnement sur ses sentiments, premièrement avec Geneviève, puis avec François, sont importants, et encore plus dans l'optique d'un roman destiné à un public jeune qui risque de se poser des questions semblables. Certaines voies ne sont pas ouvertes et explorées mais au moins elles sont nommées: la petitesse des définitions des orientations sexuelles sans espaces évidents pour des dizaines de variations mineures. Si un homme aime un autre homme, est-il automatiquement homosexuel? gay? bisexuel, à la limite? Déjà, un nouveau discours social commence à faire éclater les limites de ces définitions, mais un besoin de comprendre, d'avoir des référents ramène à la simplification, à un nivellement par le bas, ce qui n'est, évidemment, pas nécessairement la meilleure solution. Tout ce que l'on peut dire du Serge connu durant les 192 pages du roman est qu'il a aimé une femme et un homme, sentimentalement et physiquement. L'étiquette à lui coller est un piège dans lequel je ne veux pas m'aventurer.


Pour faire le contrepoids à ceci, quelques explications de François ont cependant une valeur indéniable. En vivant pleinement un amour entre hommes, quelle que soit l'étiquette choisie, des règles sociales viennent s'établir à cause de la réaction possible des gens entourant le couple. Et cela ramène à l'espace plus sécuritaire du ghetto, physique, social et culturel. Et c'est ça que Serge (et le lecteur) découvre, en deux temps.

Premier temps de frustration de ne pouvoir tenir la main de François comme il le faisait avec Geneviève, à peine quelques semaines avant. Ne pouvoir l'embrasser dans la rue, et ainsi de suite.

Deuxième temps: celui de la violence. Violence psychologique de "l'ami" aux valeurs religieuses, violence reçue en grafitti et messages dans son casier à l'école, violence potentielle de son père qui n'accepterait pas que son fils soit "tapette". Et finalement, la violence dont Alex est la victime, à coup de pieds, de couteau et de hache. DE HACHE!!! Et l'auteur de nous dire, en notes post-roman, "Je n'ai pas inventé l'incident de la hache." Effectivement, ça peut ébranler n'importe qui. Au point de renier une partie de soi?

Je ne voudrais pas pas répondre à cette dernière question; les actualités le font pour moi régulièrement avec leur guérison d'homosexuel-le-s, avec le haut taux de suicide des jeunes gai-e-s, avec le lot d'hommes et de femmes enlisé-e-s dans les mensonges sur leurs sentiments et leur sexualité pendant des années, parfois toute leur vie. On comprend la réaction de peur de Serge.

Mais l'amère finale de Requiem gai provoque une autre série de questions chez moi: que sera Serge dans 5 ans, 10 ans, 20 ans, 40 ans? Réussira-t-il a revenir à la compréhension de l'amour qu'il avait eu à 18 ans, en aimant une autre personne, quel que soit son sexe? Ou fera-t-il souffrir d'autres et lui-même en perpétuant le mensonge qu'on lui a inculqué en se forçant à être dans la "norme"?

Magnifique roman, si on veut provoquer une réflexion. Mais à ne pas mettre dans les mains de quelqu'un qui ne veut pas se poser de questions.

Vincent Lauzon

Requiem gai

Éd. Pierre Tisseyre, coll. Faubourg St-Rock # 25, 1998, 192 p




RETOUR AU MENU SECTION


HOMni est un site gratuit; SVP aidez-nous en faisant un don / HOMni is a free site; please help by doing a donation