Daniel Sernine
Petites fugues en lettres
mineures
Fantastique et quotidien
par Tony Esposito
Daniel Sernine est bien connu dans le
milieu de la littérature de science-fiction et de fantastique du Québec
(et d'ailleurs). Après près de 25 ans de carrière, il présente
une œuvre assez impressionnante garnie de prix et d'honneurs.
Cependant, il reste un auteur moins connu de la communauté gaie et lesbienne.
Est-ce à cause du genre moins à la mode que le roman traditionel? Est-ce
parce qu'une grande partie de son travail s'adresse aux enfants ou aux adolescents?
Si des allusions étoilaient certaines de ses nouvelles comme dans la série
du «Boulevard
des Étoiles» (1991),
son «coming out» littéraire s'est traduit dans le roman Chronoreg en 1992 et, par la suite, une présence gaie
et lesbienne s'est régulièrement profilée dans ses textes que
ce soit parmi les nouvelles du recueil Sur la scène des siècles (1995), ou dans la trame du roman Manuscrit trouvé dans un secrétaire (1994), tous deux dirigé vers un public adulte.
Quant à la littérature pour adolescents, le roman L'Arc-en-cercle
(1995) frôle le sujet sans s'y arrêter. Mais avec son plus récent
recueil, «Petites fugues en lettres mineures», Sernine ose un pas de
plus.
Même s'il est constitué de 7 nouvelles fantastiques différentes,
le recueil nous situe dans un univers de quotidien, présent, passé
ou futur. Le thème de la fugue est souvent central. Jeunes enfants en besoin
de fuir, physiquement ou mentalement. Jeunes en transition, en voyage, en découverte.
Oh, ceci aurait pu permettre un texte, relativement prévisible, sur un jeune
gai ou une jeune lesbienne, quittant le foyer familial, etc. Run away, turn away...
Ben non! Sernine, en auteur expérimenté, nous propose plutôt,
dans la nouvelle «Dans ses yeux une flamme», l'histoire romantique d'un
homme dans la trentaine, brûlant littéralement d'amour pour un jeune
compagnon du narrateur. Un Nelligan de café au destin incroyable.
Quant aux autres nouvelles, «L'Icône de Kiev» tourne autour d'un
objet fétiche à la fois malédiction et protection d'une famille
russe maintenant réfugiée au Québec. «Banshee» suit
un homme hanté par la voix de sa défunte femme. «Les Derniers
érables» fait de l'anticipation au sujet du traitement que nous faisons
subir à la nature. «Un Vent de panique» place le jeune Francis
dans un autobus au cœur d'une tornade. «La Fourgonnette psychédélique»
transporte Pascal en plein «flower power» soixante-dizard avec Jack Kerouac
comme compagnon. «Les Voyages imaginaires» permettent à Claudien
de fuir en rêve, dans un monde où il se sent libre.
Même si la thématique gaie n'est présente que pour une nouvelle
(et quelques poussières dans le tourbillon hippie de «La Fourgonnette
psychédélique»), l'avancée est importante. Les questions
homosexuelles sont rarement abordées en littérature jeunesse au Québec.
Et quand elles le sont, souvent ce n'est pas à l'avantage de la communauté.
La nouvelle de Daniel Sernine, en plus d'avoir une force et une beauté intrinsèque,
s'inscrit dans une démarche de visibilité et de banalisation de l'homosexualité,
du fait qu'elle fasse partie d'un ensemble hétérogène qu'est
le recueil «Petites fugues en lettres mineures».
À découvrir et à ajouter à votre bibliothèque,
à celle de vos enfants, neveux, nièces, filleuls, filleules et autres
jeunes autour de vous.