Greg Tutko, moine bouddhiste
photo: Raoul
Réapprendre la vie
par Tony Esposito
article paru originellement
in Orientations, Vol. 1, no. 9. septembre 1997
Américain de naissance, Ukrainien d'origine,
Québécois de cœur et de famille, Thaïlandais d'âme. Il a
aimé des hommes. Et des femmes. Il a un fils. Il a milité contre la
guerre du Viet-Nam. Pour les droits des gais et lesbiennes. Pour l'environnement.
Pour les droits autochtones. Il a été hippie, professeur de langues,
acupuncteur et même un peu yuppie. Et maintenant, il a prononcé ses
"voeux" et est devenu moine bouddhiste dans un temple thaïlandais.
Gregory Tutko est assez unique.
Pourquoi maintenant? À 53 ans, un long parcours a été effectué,
un chemin qui a mis trente ans à se définir. Maintenant, les activités
extérieures sont plus calmes; vie sociale et politique, vie affective et familiale
ont pris une tangente plus éloignée. Ce qui permet de regarder en face
ce qui reste, trop longtemps négligé, "le fond de qui je suis".
Le bouddhisme est une "façon logique et sympathique de voir la vie."
Les bonnes questions mènent aux bonnes solutions. Il offre une ouverture à
d'autres ouvertures. L'absence de dogme facilite la mise en place de ce qui importe:
découvrir son propre cheminement, explorer sa diversité. Suivre le
chemin du milieu, si différent pour chacun. Un cheminement où on découvre
le présent, moment par moment.
Ça aura pris trente ans avant que Greg ne soit prêt à vivre dans
une société bouddhiste. Trente ans pour oser "une rencontre avec
moi-même, à nu, en laissant tomber tout le bagage." "En tout
relâchant, j'ai tout ce qu'il me faut. Pas plus!" Parce qu'on n'a jamais
assez.
Évidemment, tout système possède ses limites. Avec deux cent
quarante ans de règles, le bouddhisme n'y échappe pas et revêt
quelques caractères désuets. Mais l'approche même de la pensée
bouddhiste permet les écarts, n'étant pas basée sur la perte
et le blâme, contrairement à d'autres modes de pensée: "je
ne suis que les règlements qui me conviennent." La règle d'or
est celle de l'entraînement, de la connaissance de soi.
Le bouddhisme n'est pas magique ou mystique. Un proverbe zen dit: "Avant l'illumination,
on coupe le bois et on transporte les seaux d'eau. Après l'illumination, on
coupe le bois et on transporte les seaux d'eau.". Le moine bouddhiste ne lévite
pas. Il n'est pas non plus un ermite coupé de la réalité sociale.
Le contact avec les gens est constant. Les moines mangent ce que les gens leur offrent
régulièrement à chacun des deux repas de la journée.
Ici, cela semblerait impossible; que des Occidentaux prennent directement en charge
des besoins d'une communauté spirituelle sous la forme quotidienne du partage
de la nourriture est un concept difficilement introductible dans notre rythme individualiste.
Si l'occupation majeure d'un moine est la réflexion et l'introspection, il
participe cependant activement à son milieu social, soit par des activités
communautaires, soit par son travail comme professeur ou spécialiste dans
une discipline ou une autre. Parfois, un moine devient chef de file d'un projet.
Un des confrères de Greg a entrepris un projet environnementaliste en forêt.
Sa seule présence permet un respect de la part des concitoyens dans les démarches
nécessaires pour réaliser le projet. Greg, de par sa formation en langues,
travaille souvent en traduction.
Le bouddhisme pratiqué en Thaïlande (mais aussi au Laos, au Sri Lanka
et en Birmanie) demande deux conditions incontournables: le respect des enseignements
du Bouddha et le renoncement de l'avoir en faveur de l'être. Avec pour but
le perfectionnement humain, dans une perspective possible et accessible quoique lente
et rigoureuse, l'approche bouddhiste favorise le questionnement du rôle de
chacun comme être humain, promeut notre participation à l'équilibre
terrestre dans une perspective offrant le minimum de dommages envers les autres et
le monde. "Aspirer à la perfection n'est pas impossible et a même
déjà été atteint par certains."
De passage à Montréal, je questionne Greg sur ce qui le frappe le plus
maintenant dans notre société. "La tristesse des gens", répond-il.
"L'ignorance ou l'absence de compréhension de l'origine de leurs malheurs."
Les biens, la famille, les amours et même l'identité ont une position
trop instable, trop "impermanente" pour être satisfaisants. Cela
amène une amertume. "La perte du présent est naturelle";
pas d'attachement, comme l'implique la pensée bouddhiste, permet d'accepter
et d'honorer le changement. L'équation est simple: réjouissance du
changement, de la nouveauté, puis perte, mais détachement de l'angoisse
de la faute et donc joie survenant avec le relâchement.
Etre gai et bouddhiste, qu'en est-il? Greg répond que l'être humain
possède tant de facettes, facettes souvent utilisées comme aspects
subdivisionnaires: il est père, gai, francophone, de plus de 50 ans, etc.
Il y a un oubli de l'image globale au profit de la subdivision. Son entraînement
lui a permis de reconnaître l'être humain en premier et de découvrir
aussi les autres facettes dissimulées derrière les premières
plus actives.
"Nous, Occidentaux, sommes si pressés de vivre nos vies." Chaque
moment de vie est une facette mise en importance et cela ne devrait pas être
négligé, rejeté, oublié. Mais, ici, l'accent est mis
sur la jeunesse la plus éternelle possible. Notre peur de la vieillesse révèle
combien nous ne l'avons pas apprivoisée, comment nous la repoussons de toutes
nos forces. Pourtant la vieillesse, c'est aussi la sagesse, le moment de la connaissance,
l'Autre partie de la vie. Ici, on garde nos vieux ignorants, imbéciles coupés
de la société. Avec la vieillesse vient un autre rôle. Là-bas,
on respecte le cheminement qui mène vers la sagesse. Et le grand âge
en fait partie. Sagesse de lâcher prise, laisser aller famille, bien, corps
et sexualité.
Parlons-en de ce corps et de ses besoins. Greg parle de l'insatisfaction que le corps
nous transmet constamment et comment, enfin, il n'a "plus soif", à
la manière d'un ex-alcoolique.
"On est en vie et on respire." Une simple pensée, mais tout est
là. "Comment est-ce que tu respires?", me demande-t-il. Répondre
à la question me fait comprendre ce qu'il veut m'indiquer. "La plupart
des gens oublie." Pourtant, cette respiration, c'est ce qui nous rend conscients
de notre vie.
Je lui laisse les mots de la fin, le message que je lui ai demandé de nous
offrir: "Nous ne sommes pas seuls dans notre angoisse de vivre. Nous ne sommes
pas seuls sur notre parcours. Mais nous avons entièrement la responsabilité
personnelle de comment nous dirigeons ce parcours. Nos malheurs ne sont ni notre
faute ni celle des autres. Et il existe des enseignements à travers lesquels,
nous pouvons découvrir nos bonheurs."